Étude de cas : Hollywood le « Tarzan » canin
- Cynopolis Elsa Weiss
- il y a 3 jours
- 4 min de lecture
J'ai rencontré de nombreux binômes canins en onze ans de ma modeste carrière, et il y a des séances dont je me souviens davantage que d'autres, parce qu'elle m'ont laissé un souvenir émotionnel particulièrement positif ou négatif. J'ai choisi aujourd'hui de vous parler d'un chien que j'ai rencontré il y a sept ou huit ans. Sa propriétaire m'avait contactée parce qu'il présentait des réactions agressives envers ses congénères quand il était en laisse. C'était un Labrador sable de belle taille, nommé Hollywood. J'ai proposé à l'humaine de Hollywood une première séance individuelle, et nous nous sommes rencontrées quelques jours plus tard.
J'avais prévu de prendre avec moi pour cette première séance mon chien Farouk, Amstaff âgé de 4 ou 5 ans à l’époque. Farouk était mon premier choix pour les cas de réactivité congénères. Calme, bon communicant et particulièrement pacifique tout en parvenant à se faire respecter, il arrivait à tous les coups à apaiser un congénère réactif, à partir du moment où je laissais suffisamment de temps à ce dernier pour observer et prendre à distance les odeurs laissées par Farouk. J'ai briefé ma cliente et nous sommes sorties du terrain pour démarrer la séance : j'ai toujours préféré travailler la réactivité congénères en mouvement, et nous sommes parties pour une promenade, moi devant avec Farouk, et Hollywood vingt ou trente mètres derrière, tenu en longe par sa propriétaire.
Hollywood était en effet très focalisé sur Farouk. Il était même obsédé par sa présence, il le regardait intensément, les oreilles pointées vers lui. Nous avons pris le temps. Hollywood était très excité et avait du mal à prendre les odeurs que mon chien laissait en urinant au bord du chemin, mais il a fini par se détendre et se concentrer davantage sur l'analyse olfactive des marquages.
Mon objectif était que Hollywood soit suffisamment détendu pour que nous puissions réduire de plus en plus la distance entre Farouk et lui, afin de les laisser marcher non loin l'un de l'autre en fin de séance -et éventuellement les laisser entrer en contact si l'attitude de Hollywood me paraissait favorable à une rencontre et si Farouk semblait d'accord. Pour cela, j'avais demandé en début de séance à la propriétaire de Hollywood qu'elle s'arrête chaque fois que son chien se montrait excité, et qu'elle ne réduise la distance que lorsque le Labrador s'apaisait et que la laisse se détendait. Au début de la séance, Hollywood s'excitait et vocalisait beaucoup. Je comprenais pourquoi son humaine était ennuyée par son comportement, car quand Hollywood déclenchait, il faisait beaucoup de bruit et ce colosse écumant était effrayant à voir.
Pourtant, à l'observer, Hollywood ne me paraissait pas hostile envers Farouk. Il vociférait, mais son attitude corporelle ne traduisait pas d'intentions belliqueuses. Petit à petit, au fur et à mesure que le Labrador parvenait à s'apaiser, son humaine réduisait la distance qui le séparait de Farouk. Nous avons pu l'approcher tout près en fin de séance et mon impression s'est confirmée : Hollywood débordait de joie au contact de Farouk ! Il n'était pas vraiment agressif : il était frustré. Ce chien ne souhaitait pas agresser ses congénères, il voulait entrer en contact avec eux et le fait de l'en priver le faisait monter en pression, alors il explosait. Si on l'avait mis en contact avec Farouk dès le début de la séance, nul doute que cela se serait mal passé : son niveau de frustration était tellement élevé qu'il n'aurait pas été capable de se contrôler pour saluer son congénère dans les règles de l'art, et son excitation aurait même pu le pousser à la morsure. Hollywood était exactement ce que Jean Donaldson, dans son livre Fight !, appelle un « Tarzan », c'est à dire un chien correctement socialisé petit, puis privé de contacts intraspécifiques une fois adulte. Ce type de chien perd ses compétences en matière de communication à force d'être isolé, et le jour où il se retrouve face à un congénère, ses capacités à dialoguer ne dépassent pas le niveau de « Moi Tarzan, toi Jane » en se tapant sur le torse, et il a vite fait de se montrer brutal, ne sachant pas se doser par manque de pratique et par frustration.
Le travail avec Hollywood a donc finalement consisté à apprendre à s'approcher poliment de ses congénères. Nous avons poursuivi le travail sur plusieurs sessions et chacune d'entre elle s'est terminée par une marche en longe détendue avec l'autre chien, ou un moment de liberté sur le terrain d'éducation, au plus grand bonheur du Labrador. J'ai beaucoup aimé les sessions avec ce chien. Son humaine était ravie d'apprendre que son chien, qu'elle pensait agressif, était en fait un individu extrêmement sociable dont les besoins en matière de rencontres canines n'étaient pas comblés. Chaque chien a ses propres besoins en matière de contacts intraspécifiques : certains ont besoin de rencontrer des chiens régulièrement, voire de vivre avec un ou des congénères si c'est possible. D'autres ignorent superbement leurs congénères et trouvent leur équilibre dans les contacts avec leur ou les humains uniquement. C'est une question de race, et/ou de lignée, et/ou d'individu. Mais il est indispensable de prendre en compte les besoins particuliers de son chien ou du chien du client et de s'y adapter.
Hollywood n'est pas un cas isolé. La société dans laquelle nous vivons ne permet pas toujours des rencontres canines qualitatives, en longe détendue ou en liberté. Beaucoup de chiens deviennent réactifs parce que les rencontres qu'ils font ne se passent pas du tout de façon "naturelle" pour eux, c'est à dire avec un temps d'observation, de l'espace, une prise d'odeurs... On se rencontre nez à nez en laisse courte, ou on se croise sur le trottoir en laisse tendue sans avoir le droit de renifler l'autre. On doit se laisser aboyer dessus par un congénère sans avoir le droit de répondre. Que de non-sens éthologiques pour nos chiens ! Beaucoup de chiens sont réactifs par frustration. Leur apprendre à tolérer cette dernière passe par un travail de désensibilisation mais aussi par le fait de combler leurs besoins sociaux en parallèle. Un long travail certes, mais qui vaut le coup... Et ce n'est pas Hollywood qui dira le contraire 😉 !
👉 Pour lire mes livres « DANS LA TÊTE DU BORDER COLLIE », RDV ici : bit.ly/4i48bqV, et « JOURNAL D’UNE BERGÈRE », RDV là : https://amzn.to/4dnmB44
Elsa Weiss / Cynopolis
© Tous droits réservés - 2025
🐕 Texte garanti sans IA 🐩





Commentaires