Les hypertypes
Les canidés sauvages sont tous des animaux à la morphologie lupoïde, c'est à dire évoquant la silhouette d'un loup : ils sont dotés d'un museau pointu, d'oreilles dressées et d'un corps élancé, taillé pour la chasse. Même le chien viverrin, l'un des canidés les plus éloignés morphologiquement de Canis lupus, est doté de ces caractéristiques sous son pelage abondant. Notre chien domestique, plus proche cousin du loup gris, est donc initialement un animal lupoïde lui aussi. Pourtant, il est aujourd'hui l'espèce animale qui présente la plus grande diversité morphologique au monde. La pression de sélection exercée sur le chien depuis le début de sa domestication est énorme, mais elle l'est encore davantage depuis l'apparition des premières expositions canines et des premiers standards de races à l'époque victorienne en Angleterre.
Avant le 19ème siècle, les chiens étaient encore souvent assignés à une fonction : chien de chasse, chien de garde, chien de berger... Malgré des oreilles parfois tombantes ou une taille réduite, ils présentaient un phénotype fonctionnel, plus proche du type lupoïde qu'aujourd'hui. Les molosses étaient plus légers, les chiens d'arrêt moins garnis en poils, les chiens de race géante moins... géants. L'industrialisation de la société avait déjà contribué à mettre certains chiens au chômage et à modifier la demande en matière de phénotypes canins : le chien de « pure compagnie » avait commencé à se développer, et la création de races canines définies par un standard essentiellement basé sur des critères esthétiques a achevé de modifier l'aspect de Canis lupus familiaris. La demande en matière de chiens à l'aspect néoténique pour la compagnie a favorisé les individus canins au crâne et aux yeux ronds et au museau court : le Pékinois, le Cavalier King Charles, le Bouledogue Français notamment, ont vu leur morphologie évoluer et leur fonctionnalité diminuer. Les chiens de berger et d'arrêt ont vu leur pelage devenir plus long et plus dense, d'autres ont vu leurs aplombs se modifier pour favoriser l'élégance du trot en exposition, les petits ratiers ont vu leur taille diminuer toujours davantage, etc. Cela ne s'est pas fait en un jour, bien entendu. Mais à l'heure actuelle, les chiens de race sont, pour beaucoup, très éloignés morphologiquement de leur aïeux du début du 19ème siècle, et beaucoup ont perdu en fonctionnalité, mais aussi en robustesse, en longévité et en confort de vie. On observe heureusement, depuis quelques années, une prise de conscience et un retour en arrière salutaire sur la sélection des races canines. Parce qu'on s'est peu à peu rendu compte d'une évidence : plus on s'éloigne du type canin originel -le type lupoïde- plus on se dirige vers de l'hypertype (ce qui ne veut pas non plus dire que toutes les races lupoïdes sont saines !).
Le chien n'est pas la seule espèce domestique à souffrir d'hypertype. Certaines lignées de chevaux arabes présentent un chanfrein excessivement concave qui entraîne des troubles respiratoires ; le Munchkin Cat peut souffrir de problèmes de dos tout comme les chiens au dos long et aux pattes courtes ; le lapin nain a une chance sur 4 environ de mourir à la naissance, etc. Mais il y a une forme d'hypertype à laquelle on pense moins : celle des animaux dits « de rente ». La vache Prim'Holstein aux pis démesurés destinés à produire d'énormes quantités de lait, le gène « culard » du mouton Beltex sélectionné volontairement pour donner des gigots surdéveloppés, la croissance fulgurante du poulet Ross 308 qui garantit beaucoup de viande mais entraîne des problèmes de boiterie chroniques, tout cela, c'est aussi de l'hypertype.
Enfin, concernant les chiens, il serait réducteur de cantonner les problèmes d'hypertype à la seule sélection en beauté. Les hypertypes ne sont pas seulement physiques : ils peuvent être comportementaux, notamment chez certaines lignées de chiens de travail. Cet aspect fera l'objet d'un prochain article.
Elsa Weiss / Cynopolis Formations
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