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L’entente entre chiens de protection et chiens de conduite

J’ai eu la chance de travailler sur plusieurs alpages, et de rencontrer de nombreux chiens de protection de races variées : des Bergers d’Anatolie, des Bergers d’Asie Centrale, des Montagnes des Pyrénées, des Mâtins Espagnols, et une chienne de race Cão de Gado Transmontano. Inutile de préciser que, quand je me suis rendue sur ces estives, c’était avec mes chiens de conduite (mes trois Border Collies Indiana, Sirius et Aubrac) et mon chien de compagnie, Farouk, un American Staff de 9 ans lors de ma première expérience en alpage, et aujourd’hui bientôt 16 (il m’accompagne toujours, mais il reste à la cabane, il est trop âgé pour suivre pendant les gardes).


On me demande souvent si mes chiens et les chiens de protection de l’éleveur s’entendent bien pendant ces semaines ou mois de présence, et on me pose beaucoup de questions sur le déroulement de leur première rencontre. Je me suis donc dit qu’écrire un article à ce sujet pourrait être pertinent, car les chiens de protection sont souvent diabolisés, comme tout animal de grande taille et muni de crocs. On oublie pourtant une chose : avant d’être des protecteurs, ces animaux sont avant tout… des chiens. Ils partagent les mêmes codes sociaux que nos chiens « de famille », et ils préfèrent largement la communication à l’affrontement inutile.


Vous l’aurez compris, je n’ai jamais rencontré de gros souci d’entente entre mes chiens et les chiens de protection avec lesquels j’ai été amenée à travailler. J’ai la chance de ne pas être du genre à stresser lors d’une rencontre entre deux chiens inconnus : je les laisse faire connaissance en leur offrant du temps et de la distance, et généralement, tout se passe bien. Avec les chiens de protection, c’est pareil : certes, ces animaux ont un troupeau à garder, mais aucune personne saine d’esprit n’aurait l’idée saugrenue de foncer droit sur le troupeau avec son chien et de provoquer leur courroux. En laissant les chiens se rencontrer à distance du troupeau (quelques dizaines de mètres suffisent), en veillant à être le moins intrusif possible (pas de bâton, de laisse tendue, de main qui caresse l’un des protagonistes, de voix stressée), et en s’écartant pour offrir suffisamment d’espace aux chiens pour se renifler, il n’y a pas de raison que la situation dégénère. En fait, une rencontre entre chiens de conduite et chiens de protection, si l’on se trouve à distance raisonnable des brebis, c’est tout simplement une rencontre… entre chiens.


En fait, c’est là que le bât blesse. Même en ville, la plupart des propriétaires de chiens ne savent pas laisser leurs chiens se rencontrer sans être intrusifs et provoquer des tensions qui n’existeraient pourtant pas sans eux. Quand deux chiens polis se rencontrent, ils se reniflent quelques secondes, marquent leur passage d’un petit pipi et d’un grattage de pattes sur le sol, et basta. Ils partent chacun de leur côté et poursuivent leur route. Nous, humains, voulons sans cesse tout contrôler. Pourtant, nous ne parlons pas chien. Et, à moins qu’il faille vraiment protéger notre compagnon d’un congénère dangereux (je ne nie pas que cela arrive, parfois), notamment en cas de grosse différence de taille, nos interventions sont délétères pour la qualité de la rencontre entre deux chiens inconnus.


En alpage, c’est la même chose. Si un chien de protection s’approche de votre chien, lâchez du leste. Il a besoin de venir inspecter, c’est dans sa nature. Il va aboyer, peut-être grogner, il aura sûrement l’échine hérissée (réflexe canin non contrôlable très fréquent quand deux individus étrangers se rencontrent), mais ça ne veut pas dire que vous avez affaire à un loup-garou. Un chien de protection équilibré, qui n’est pas stressé par un passage de randonneurs permanent ou des promeneurs qui se comportent mal avec lui, n’aura aucun besoin de se montrer agressif. Et les aboiements, la pilo-érection et les grondements ne sont PAS de l’agressivité. Juste de la communication.


Il y a eu quelques tensions entre mes chiens et les chiens de protection sur certains alpages, mais elles étaient les mêmes que celles que l’on rencontre entre chiens « de famille » : Farouk qui a eu la bonne idée d’aller voler le contenu de la gamelle d’une chienne de race Transmontano ; un Kangal qui s’excitait et essayait de mordre Sirius chaque fois que j’envoyais mon chien récupérer le troupeau… Rien de bien méchant, juste l’excitation et l’incompréhension liées au fait de voir un chien courir autour de ses brebis. Ça arrive quelquefois, et généralement ça ne dure pas. Sirius a su lui dire « Stop » très clairement, et le message est passé sans encombre.


En alpage, on observe souvent une belle collaboration entre chiens de protection et chiens de conduite. Ils ne travaillent pas vraiment ensemble de manière active, mais ils se débrouillent pour ne pas se gêner mutuellement dans leur travail. Parfois, ils viennent aux nouvelles, se reniflent et jouent un peu ensemble dans les moments de détente où les brebis s’installent pour pâturer à un endroit qu’elles aiment. Ce sont des instants précieux. Finalement, à les observer, je trouve que les chiens de protection, contrairement à l’image négative qu’on a parfois d’eux, sont des modèles de tolérance une fois qu’ils ont compris qu’un individu étranger, chien ou humain, n’est pas une menace.


Il y a bien sûr eu des accidents. Je suis sincèrement navrée pour des personnes qui ont pu se faire mordre ou dont le chien a été réellement blessé par un chien de protection. Mais, soyons réalistes : la montagne est un milieu hostile où des centaines de personnes sont blessées chaque année pour des raisons diverses. Les morsures de chiens de protection représentent un infime pourcentage des causes de blessures de randonneurs l’été. Pourtant, on n’a de cesse de mener des débats enflammés à leur sujet. Pas parce qu’ils représentent une menace réelle et sérieuse : mais parce que la peur de la bête féroce reste profondément ancrée dans notre imaginaire collectif. Je suis pourtant persuadée, à l’heure où l’on a rompu tout contact avec la nature et où un grognement ou un poinçon à l’oreille de son chien prend les dimensions d’un drame, que c’est nous, humains, qui sommes responsables de la qualité (ou pas) d’une rencontre entre notre chien et un chien de protection.


Alors, cet été, si vous randonnez en montagne avec votre chien et que vous croisez un troupeau, prenez de la distance et tenez votre compagnon en laisse si vous pensez qu’il risque de s’approcher des brebis. Si un chien de protection s’approche, même en aboyant, restez détendu, laissez-le renifler votre compagnon, et n’intervenez pas inutilement. Ne pestez pas non plus contre le berger parce que vous ne le voyez pas : les chiens de protection travaillent de manière autonome, et quand un troupeau de 500 brebis s’éparpille pour manger, le berger peut facilement se trouver à un kilomètre de vous. De toute façon, les chiens de protection ne sont pas des Malinois qui reviennent au rappel en un claquement de doigts. Leur travail de protection passera toujours avant l’obéissance. Sachez qu’il existe des applications qui permettent de géolocaliser les troupeaux, et que dans presque tous les cas, des panneaux indiquent la présence de bétail en montagne et de chiens de protection.


Bel été à tous !


Elsa Weiss / Cynopolis Formations

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