top of page

Chroniques d’alpage 🐑 #3

ThĂšme #3 : LA GARDE


Les reportages TV sur le pastoralisme fleurissent depuis une paire d’annĂ©es. Malheureusement, ils ne reprĂ©sentent pas tous la rĂ©alitĂ©, et ceux qui dĂ©peignent de verts pĂąturages faciles d’accĂšs vĂ©hiculent une fausse image de la vie en estive. Il existe des alpages plus « faciles » que d’autres, avec peu de dĂ©nivelĂ©, une visibilitĂ© constante sur le troupeau et de l’herbe Ă  perte de vue. Mais ils sont bien loin d’ĂȘtre monnaie courante, et sont souvent gardĂ©s jalousement par le berger ou la bergĂšre qui y travaille, Ă  juste titre d’ailleurs. Il est tout Ă  fait normal, aprĂšs avoir galĂ©rĂ© sur plusieurs montagnes difficiles, d’avoir envie de conserver un poste oĂč chaque garde ne ressemble pas Ă  un Ă©pisode de Koh Lanta.


J’espĂšre, par le biais de ce modeste article, vous faire comprendre un peu mieux Ă  quoi ressemble une garde, et effacer de votre esprit l’image du berger qui se la coule douce, un agneau sur les Ă©paules et un saucisson sous le bras.


👉 La « garde », c’est quoi ?


Les brebis n’appartiennent pas au berger, ou trĂšs rarement. La bergĂšre ou le berger est salariĂ© par un Ă©leveur qui lui confie ses animaux. L’estive, comme son nom l’indique, est la pĂ©riode estivale pendant laquelle les bĂȘtes sont montĂ©es en altitude sur un alpage louĂ© par l’éleveur pour y trouver de la bonne herbe. Pendant ce temps, l’éleveur n’est pas en vacances : il s’occupe, entre autres, de faucher les parcelles qui lui permettront de faire du foin pour l’hiver. Le berger passera donc les quatre mois d’étĂ© en montagne avec le troupeau, en collaboration avec l’éleveur qui montera rĂ©guliĂšrement voir ses bĂȘtes et aider son salariĂ© pour certains soins.


Ce qu’on appelle « garder », c’est emmener les brebis sur la montagne tous les jours pour qu’elles se remplissent le ventre. Les moutons mangent environ 8h par jour. Le reste du temps, ils ruminent et dorment. La garde se dĂ©roule gĂ©nĂ©ralement en deux temps : le berger dĂ©marre le matin Ă  l’aube, car les brebis aiment se nourrir Ă  la fraĂźche. Il les mĂšne sur la montagne et les laisse manger Ă  droite Ă  gauche comme dans un grand buffet Ă  volontĂ©, jusqu’à ce qu’elles ralentissent le pas. Elles vont alors chĂŽmer, c’est Ă  dire se reposer, ruminer et digĂ©rer toute l’herbe ingurgitĂ©e le matin. C’est souvent le moment choisi par le berger pour effectuer des soins. Si le parc des brebis et la cabane ne sont pas loin, le berger peut rentrer les animaux pour les soigner et les laisser faire leur sieste, puis regagner son bercail jusqu’à la sortie du soir.


Cette derniĂšre a lieu en fin d’aprĂšs-midi, jusqu’à la tombĂ©e de la nuit. Si le parc des brebis est trop loin, la bergĂšre ou le berger passera la journĂ©e entiĂšre dehors, et profitera de la chĂŽme des brebis pour se reposer prĂšs de son troupeau. Les journĂ©es de travail peuvent alors ĂȘtre trĂšs longues, souvent plus de 12h par jour (ressenti 72h s’il pleut 😜 !).


👉 Comment se dĂ©roule une garde ?


Aucune garde ne ressemble Ă  une autre ! Personnellement, j’aime bien donner le biais aux brebis Ă  la sortie du parc puis les laisser choisir oĂč elles ont envie de manger. Bien sĂ»r, ça ne se passe pas toujours comme prĂ©vu, et parfois, les brebis me font courir toute la matinĂ©e avant de dĂ©cider, enfin, de se poser Ă  un endroit pour casser la croĂ»te. Mais les laisser choisir permet gĂ©nĂ©ralement d’obtenir un entretien assez uniforme de l’alpage, car les brebis sont curieuses et aiment explorer toute la montagne pour y trouver les meilleures pousses.


Il n’est cependant pas possible de procĂ©der ainsi sur toutes les montagnes : sur certaines, il y a des endroits Ă  Ă©viter absolument, par exemple s’il y a un passage dangereux, un endroit oĂč les brebis risquent de franchir une crĂȘte et de se mĂȘler Ă  un autre troupeau, ou une habitation. Parfois, il est nĂ©cessaire de maintenir les animaux Ă  un endroit prĂ©cis qui doit ĂȘtre davantage pĂąturĂ© qu’un autre, car n’oublions pas que le berger ne doit pas se contenter de faire manger ses bĂȘtes, il a aussi un devoir d’entretien de la montagne. Sans troupeau pour pĂąturer l’étĂ©, le milieu « se referme », c’est Ă  dire que la vĂ©gĂ©tation envahit la montagne. Ce n’est pas gĂȘnant pour la faune sauvage, en revanche, c’est plus embĂȘtant pour les randonneurs, les agents d’entretien de la forĂȘt ou mĂȘme les pompiers quand ils doivent intervenir sur des feux de forĂȘt : le passage rĂ©pĂ©tĂ© des brebis permet que les chemins restent dĂ©gagĂ©s.


👉 La montagne, un environnement hostile :


La montagne n’est pas un lieu de travail comme les autres ! De nombreux bergers « urbains » qui sortent de formation et dĂ©marrent leur premiĂšre estive dĂ©chantent trĂšs vite. En altitude, nulle rambarde ne protĂšge d’une chute, nul panneau n’indique une crevasse dans laquelle berger ou chien peut ĂȘtre englouti et disparaĂźtre sans laisser de traces. J’ai connu des alpages peu dangereux, et d’autres avec des pentes trĂšs raides et des pierriers sur lesquels dĂ©gringolaient rĂ©guliĂšrement de grosses pierres (c’est pourquoi on Ă©vite toujours de passer sous les brebis quand elles traversent un pierrier, le risque de chute de pierres est alors important). En Suisse, j’ai vu des crevasses qui m’ont fait froid dans le dos : de simples trous dans le sol, dont on ne voyait pas le fond et d’oĂč sortait un air glacĂ©, et assez grandes pour engloutir un humain ou un chien de conduite en pleine recherche.


Quant au risque orageux, il est trĂšs prĂ©sent en montagne et il faut savoir comment se comporter quand l’orage dĂ©barque car la mĂ©tĂ©o est trĂšs changeante en altitude : difficile de prĂ©voir l’arrivĂ©e d’un cumulonimbus suffisamment Ă  l’avance. MĂȘme un berger chevronnĂ© peut se faire surprendre. Il y a un an, un berger de 29 ans nommĂ© Vincent et son chien sont dĂ©cĂ©dĂ©s foudroyĂ©s dans les Alpes de Haute-Provence, et il ne sont malheureusement ni les premiers, ni les derniers. Enfin, il faut savoir que le rĂ©seau tĂ©lĂ©phonique est souvent alĂ©atoire en montagne, il n’est donc pas toujours possible de signaler un problĂšme en temps et en heure quand il survient. Quand on sait tout cela, il est difficile de comprendre pourquoi le mĂ©tier de berger n’est pas considĂ©rĂ© comme « Ă  risque ».


👉 En conclusion :


La garde, c’est comme une boĂźte de chocolats : on ne sait jamais sur quoi on va tomber. En fonction de la mĂ©tĂ©o notamment, les brebis peuvent ĂȘtre calmes tout comme elles peuvent ĂȘtre de vrais dĂ©mons qui vont faire courir leur berger ou leur bergĂšre sur la montagne avant de dĂ©cider que finalement, la meilleure herbe Ă©tait celle du dĂ©but du parcours. Celui qui n’a jamais gardĂ© de brebis pense certainement que ce sont des animaux un peu patauds qui n’avancent pas bien vite : qu’il se dĂ©trompe ! Un mouton, ça court trĂšs vite, ça saute haut et ça peut grimper sur des rochers inaccessibles si une petite herbe particuliĂšrement appĂ©tissante y pousse.


J’insiste particuliĂšrement sur les difficultĂ©s du terrain montagnard qui ne sont pas Ă  nĂ©gliger. DĂ©cider du jour au lendemain de devenir berger sans jamais avoir vĂ©cu la moindre expĂ©rience en alpage, c’est de l’inconscience. Berger est un vrai mĂ©tier, pas un job d’étĂ© ou un bon plan de vacances rĂ©munĂ©rĂ©es. Encore une fois, ne vous fiez pas aux images d’Épinal vĂ©hiculĂ©es par les mĂ©dias : en alpage, vous rencontrerez plus de rocaille que de verts pĂąturages, et vous monterez chaque jour l’équivalent d’une centaine d’étages (au moins !). Le gros avantage, c’est que vos 10000 pas par jour seront plus qu’atteints.


Elsa Weiss / Cynopolis Formations

© Tous droits réservés - 2026

🐕 Texte garanti sans IA đŸ©


👉 Pour dĂ©couvrir nos formations sur l’éducation et le comportement des chiens, c’est par ici : https://www.cynopolis.fr/formations


👉 Pour lire mes livres « DANS LA TÊTE DU BORDER COLLIE », RDV ici : bit.uly/4i48bqV, et « JOURNAL D’UNE BERGÈRE », RDV lĂ  : https://amzn.to/4dnmB44



Commentaires


bottom of page