Chroniques dâalpage đ #1
- Cynopolis Elsa Weiss
- il y a 4 heures
- 6 min de lecture
Je suis actuellement en alpage dans les Hautes-Alpes et je vous propose de dĂ©couvrir plusieurs thĂšmes liĂ©s Ă la vie en estive. Je ne serai pas forcĂ©ment trĂšs rĂ©guliĂšre car selon les jours, je nâai pas toujours le temps dâĂ©crire, mais je vais essayer dâaborder les principaux sujets liĂ©s Ă la garde de troupeaux en montagne. Pour commencer, le sujet des chiens de conduite mâa paru le plus pertinent. Attention, je suis inspirĂ©e, il y a de la lecture đ Bonne dĂ©couverte !
ThĂšme #1 : LES CHIENS DE CONDUITE
Lors de ma premiĂšre estive en 2020, jâai dĂ©couvert le travail des chiens de conduite en alpage. Je faisais partie dâune association de dressage de chiens de conduite de troupeaux depuis deux ans et, grĂące aux conseils que jây avais reçu, je savais envoyer mon chien en recherche, le stopper (Ă peu prĂšs), et lui faire dĂ©placer un lot de brebis dâun point A Ă un point B (Ă peu prĂšs). Bref, je connaissais les bases de ce travail⊠en plaine.
đ Les spĂ©cificitĂ©s du travail du chien en montagne :
Quand je suis arrivĂ©e en montagne, toutes mes certitudes se sont effondrĂ©es. Je suis arrivĂ©e lĂ -haut trĂšs motivĂ©e, mais je nâavais aucune expĂ©rience en comportement ovin et le travail en montagne mâĂ©tait inconnu. Lâalpage sur lequel je me trouvais, Ă environ 2000m dâaltitude, Ă©tait trĂšs escarpĂ©, trĂšs rocailleux, et comportait quelques passages dangereux, dont plusieurs ravins. Le premier soir, quand jâai envoyĂ© mon chien aux brebis, sur un sol extrĂȘmement pentu et recouvert de grosses pierres, ça a Ă©tĂ© la catastrophe : il lui a Ă©tĂ© impossible de suivre la direction donnĂ©e, sa progression sur les pierres Ă©tait trop lente et trois brebis se sont Ă©loignĂ©es du lot. Je ne les ai retrouvĂ©es que quelques jours plus tard, et jâai pleurĂ© dĂšs le premier soir, me demandant ce qui mâavait pris de venir ici (ça rappellera des souvenirs Ă de nombreux bergers et bergĂšresâŠ).
Avec lâexpĂ©rience, mais aussi et surtout les conseils dâun berger chevronnĂ©, jâai complĂštement changĂ© ma façon de faire avec mes chiens en montagne. Je garde les brebis de maniĂšre beaucoup moins intrusive, et je ne fais intervenir mes chiens que de maniĂšre ponctuelle. Un chien en alpage ne devrait travailler que pour donner le biais au troupeau et pour empĂȘcher les brebis dâaller dans des endroits inaccessibles ou des parcelles qui ne doivent pas ĂȘtre pĂąturĂ©es. Le reste du temps, il doit apprendre Ă regarder les brebis et Ă les suivre sans intervenir. Et croyez-moi, câest la partie la plus difficile du travail, surtout avec un border-junkie accro aux moutons !
Si lâon fait trop intervenir son chien en alpage, on court plusieurs risques : celui de le fatiguer inutilement, de provoquer des blessures (sur lui ou sur les brebis), et dâempĂȘcher le troupeau de manger. Les brebis nâapprĂ©cient que peu dâavoir un chien qui virevolte autour dâelles pendant quâelles mangent, et elles ont besoin de sâĂ©parpiller pour rechercher les meilleures herbes sur la montagne. Lors de ma premiĂšre annĂ©e de garde, jâĂ©prouvais une peur panique Ă lâidĂ©e que mes brebis se sĂ©parent et que certaines se soustraient dĂ©finitivement Ă ma surveillance. RĂ©sultat, Indy, mon premier border, a travaillĂ© beaucoup plus que de raison, il sâest Ă©puisĂ© trĂšs vite et sâest rapidement retrouvĂ© avec les coussinets en sang. Quant aux brebis, elles nâont pas autant mangĂ© quâelles auraient dĂ». Aujourdâhui, fini le chien qui rassemble en permanence, et adieu le midi-six heures (ou presque) : en montagne, il est prĂ©fĂ©rable, le plus souvent, de faire pousser le chien. Câest beaucoup moins stressant pour les brebis et ça Ă©conomise notre binĂŽme de travail. Sâil est important de se former en plaine pour acquĂ©rir les bases de lâentraĂźnement dâun chien de conduite de troupeau, il faut vraiment prendre conscience du fait que le travail en estive est complĂštement diffĂ©rent.
đ Des besoins caloriques doublĂ©s :
En dehors des heures de travail, les chiens de conduite dorment beaucoup. Pendant la garde, mĂȘme sâils interviennent peu, ils surveillent les brebis en permanence et ils Ă©voluent sur un terrain difficile. On a beau les Ă©conomiser, les sorties sont Ă©prouvantes pour eux. Leur besoin Ă©nergĂ©tique est doublĂ©, voire triplĂ©, et une alimentation adaptĂ©e est nĂ©cessaire. Cette annĂ©e, je donne des croquettes pour chiots Ă Sirius : plus riches en protĂ©ines et en graisses que ses croquettes habituelles, elles permettent de lui fournir beaucoup dâĂ©nergie sans pour autant quâil soit obligĂ© dâen avaler des doses pantagruĂ©liques.
Il faut aussi veiller Ă bien hydrater son chien de conduite : lâair en altitude est sec, et les besoins hydriques du chien comme de lâhumain sont plus importants quâen plaine. Faire boire son binĂŽme par petites doses rĂ©guliĂšrement pendant la garde est essentiel. Attention quâil ne boive pas une quantitĂ© dâeau Ă©norme dâun coup : un estomac rempli dâeau peut subir une torsion, surtout si le chien repart au travail juste aprĂšs.
đ La montagne, un milieu dangereux pour le chien :
En alpage, les dangers sont partout pour un chien de conduite : entorse ou fracture, dĂ©gringolade dans un pierrier ou chute dans une crevasse, coup de chaleur, morsure de vipĂšre (la vipĂšre est un animal placide qui ne mord pas inutilement, mais un chien en pleine recherche peut marcher sur un serpent cachĂ© dans les herbes), et autres joyeusetĂ©s. Quand lâestive se trouve Ă deux heures Ă pied de la premiĂšre route carrossable, lâissue peut ĂȘtre dramatique. Ayant moi-mĂȘme perdu un petit chien en alpage il y a huit ans, je sais Ă quel point la montagne peut ĂȘtre impitoyable pour nos compagnons et collĂšgues de travail canins. Il est impĂ©ratif dâen avoir conscience, afin de ne pas partir Ă la lĂ©gĂšre. Savoir faire des injections ou des sutures peut aussi permettre de sauver un chien blessĂ© perchĂ© Ă 2500m dâaltitude, loin de tout cabinet vĂ©tĂ©rinaire, au moins le temps de pouvoir le redescendre.
đ Le choix de son chien de conduite :
Concernant le choix de son chien de conduite, lâidĂ©al est dây rĂ©flĂ©chir en amont : personnellement, jâadore travailler avec mes borders, mais le choix de cette race nâest pas toujours le plus judicieux. Il peut ĂȘtre fatiguant de toujours devoir garder Ă lâĆil un border avec Ă©normĂ©ment dâinstinct : certains sont littĂ©ralement aimantĂ©s par le troupeau, et ont du mal Ă lĂącher prise et Ă simplement se contenter de suivre. Certains borders peuvent aussi manquer de puissance sur de gros troupeaux. Bien sĂ»r, ils sont capables de faire un excellent travail, et si vous suivez cette page, vous savez combien jâaime travailler avec eux. Mais, pour un berger ou une bergĂšre qui souhaite travailler rĂ©guliĂšrement en estive sur de gros troupeaux, sans devoir gĂ©rer un chien obsessionnel qui veut aller aux brebis en permanence, le choix dâun chien continental peut ĂȘtre pertinent : le berger de Crau, le Beauceron, le berger des PyrĂ©nĂ©es (si lâon choisit des lignĂ©es de travail, Ă©videmment) sont des races sĂ©lectionnĂ©es pour travailler sur de gros lots dâanimaux sans se dĂ©monter, et qui sont capables de « dĂ©crocher » plus facilement que beaucoup de borders.
Rappelons que le border collie nâest pas un chien sĂ©lectionnĂ© pour la garde en montagne : initialement, son rĂŽle Ă©tait dâaller rassembler des troupeaux ovins laissĂ©s libres dans les collines Ă©cossaises. Au Royaume-Uni, le loup a Ă©tĂ© Ă©radiquĂ© il y a bien longtemps et les troupeaux ne sont pas gardĂ©s par des bergers. Le border a donc un rĂŽle ponctuel, il nâest pas toujours le meilleur candidat pour des estives de quatre mois nĂ©cessitant des chiens particuliĂšrement robustes et sachant sâĂ©conomiser pour tenir sur la durĂ©e.
Enfin, beaucoup de bergers et bergĂšres ont des bĂątards issus de races bergĂšres : cela peut donner de trĂšs bons chiens, mais câest aussi un peu la loterie. Attention, je vois beaucoup de croisements de borders et de Patous : ces deux races nâont pas du tout les mĂȘmes patrons-moteurs, le border Ă©tant un chien de conduite et le Patou un chien de protection. Câest un croisement risquĂ© pour qui a besoin dâun chien de conduite efficace. Sauf exception, il est illusoire de penser quâun chiot issu de ce croisement sera capable de conduire le troupeau ET de le protĂ©ger contre le loup ou lâours. Il sâagit de deux rĂŽles bien distincts.
Pour conclure, il nâexiste pas de chien de conduite parfait. Chaque estive est diffĂ©rente, chaque troupeau est diffĂ©rent, et le mode de garde le sera donc forcĂ©ment aussi. Un chien peut ĂȘtre excellent sur un alpage et inefficace sur un autre, pour peu que les bĂȘtes se laissent mener moins facilement, que le troupeau soit de taille diffĂ©rente ou que le terrain ne lui convienne pas. Ce nâest pas parce que votre chien nâest pas trĂšs efficace sur un alpage quâil ne sera pas bon sur un autre : il nâa peut-ĂȘtre pas encore trouvĂ© lâestive qui lui convient.
Elsa Weiss / Cynopolis Formations
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