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Chroniques d’alpage 🐑 #1

Je suis actuellement en alpage dans les Hautes-Alpes et je vous propose de dĂ©couvrir plusieurs thĂšmes liĂ©s Ă  la vie en estive. Je ne serai pas forcĂ©ment trĂšs rĂ©guliĂšre car selon les jours, je n’ai pas toujours le temps d’écrire, mais je vais essayer d’aborder les principaux sujets liĂ©s Ă  la garde de troupeaux en montagne. Pour commencer, le sujet des chiens de conduite m’a paru le plus pertinent. Attention, je suis inspirĂ©e, il y a de la lecture 😜 Bonne dĂ©couverte !


ThĂšme #1 : LES CHIENS DE CONDUITE


Lors de ma premiĂšre estive en 2020, j’ai dĂ©couvert le travail des chiens de conduite en alpage. Je faisais partie d’une association de dressage de chiens de conduite de troupeaux depuis deux ans et, grĂące aux conseils que j’y avais reçu, je savais envoyer mon chien en recherche, le stopper (Ă  peu prĂšs), et lui faire dĂ©placer un lot de brebis d’un point A Ă  un point B (Ă  peu prĂšs). Bref, je connaissais les bases de ce travail
 en plaine.


👉 Les spĂ©cificitĂ©s du travail du chien en montagne :


Quand je suis arrivĂ©e en montagne, toutes mes certitudes se sont effondrĂ©es. Je suis arrivĂ©e lĂ -haut trĂšs motivĂ©e, mais je n’avais aucune expĂ©rience en comportement ovin et le travail en montagne m’était inconnu. L’alpage sur lequel je me trouvais, Ă  environ 2000m d’altitude, Ă©tait trĂšs escarpĂ©, trĂšs rocailleux, et comportait quelques passages dangereux, dont plusieurs ravins. Le premier soir, quand j’ai envoyĂ© mon chien aux brebis, sur un sol extrĂȘmement pentu et recouvert de grosses pierres, ça a Ă©tĂ© la catastrophe : il lui a Ă©tĂ© impossible de suivre la direction donnĂ©e, sa progression sur les pierres Ă©tait trop lente et trois brebis se sont Ă©loignĂ©es du lot. Je ne les ai retrouvĂ©es que quelques jours plus tard, et j’ai pleurĂ© dĂšs le premier soir, me demandant ce qui m’avait pris de venir ici (ça rappellera des souvenirs Ă  de nombreux bergers et bergĂšres
).


Avec l’expĂ©rience, mais aussi et surtout les conseils d’un berger chevronnĂ©, j’ai complĂštement changĂ© ma façon de faire avec mes chiens en montagne. Je garde les brebis de maniĂšre beaucoup moins intrusive, et je ne fais intervenir mes chiens que de maniĂšre ponctuelle. Un chien en alpage ne devrait travailler que pour donner le biais au troupeau et pour empĂȘcher les brebis d’aller dans des endroits inaccessibles ou des parcelles qui ne doivent pas ĂȘtre pĂąturĂ©es. Le reste du temps, il doit apprendre Ă  regarder les brebis et Ă  les suivre sans intervenir. Et croyez-moi, c’est la partie la plus difficile du travail, surtout avec un border-junkie accro aux moutons !


Si l’on fait trop intervenir son chien en alpage, on court plusieurs risques : celui de le fatiguer inutilement, de provoquer des blessures (sur lui ou sur les brebis), et d’empĂȘcher le troupeau de manger. Les brebis n’apprĂ©cient que peu d’avoir un chien qui virevolte autour d’elles pendant qu’elles mangent, et elles ont besoin de s’éparpiller pour rechercher les meilleures herbes sur la montagne. Lors de ma premiĂšre annĂ©e de garde, j’éprouvais une peur panique Ă  l’idĂ©e que mes brebis se sĂ©parent et que certaines se soustraient dĂ©finitivement Ă  ma surveillance. RĂ©sultat, Indy, mon premier border, a travaillĂ© beaucoup plus que de raison, il s’est Ă©puisĂ© trĂšs vite et s’est rapidement retrouvĂ© avec les coussinets en sang. Quant aux brebis, elles n’ont pas autant mangĂ© qu’elles auraient dĂ». Aujourd’hui, fini le chien qui rassemble en permanence, et adieu le midi-six heures (ou presque) : en montagne, il est prĂ©fĂ©rable, le plus souvent, de faire pousser le chien. C’est beaucoup moins stressant pour les brebis et ça Ă©conomise notre binĂŽme de travail. S’il est important de se former en plaine pour acquĂ©rir les bases de l’entraĂźnement d’un chien de conduite de troupeau, il faut vraiment prendre conscience du fait que le travail en estive est complĂštement diffĂ©rent.


👉 Des besoins caloriques doublĂ©s :


En dehors des heures de travail, les chiens de conduite dorment beaucoup. Pendant la garde, mĂȘme s’ils interviennent peu, ils surveillent les brebis en permanence et ils Ă©voluent sur un terrain difficile. On a beau les Ă©conomiser, les sorties sont Ă©prouvantes pour eux. Leur besoin Ă©nergĂ©tique est doublĂ©, voire triplĂ©, et une alimentation adaptĂ©e est nĂ©cessaire. Cette annĂ©e, je donne des croquettes pour chiots Ă  Sirius : plus riches en protĂ©ines et en graisses que ses croquettes habituelles, elles permettent de lui fournir beaucoup d’énergie sans pour autant qu’il soit obligĂ© d’en avaler des doses pantagruĂ©liques.


Il faut aussi veiller Ă  bien hydrater son chien de conduite : l’air en altitude est sec, et les besoins hydriques du chien comme de l’humain sont plus importants qu’en plaine. Faire boire son binĂŽme par petites doses rĂ©guliĂšrement pendant la garde est essentiel. Attention qu’il ne boive pas une quantitĂ© d’eau Ă©norme d’un coup : un estomac rempli d’eau peut subir une torsion, surtout si le chien repart au travail juste aprĂšs.


👉 La montagne, un milieu dangereux pour le chien :


En alpage, les dangers sont partout pour un chien de conduite : entorse ou fracture, dĂ©gringolade dans un pierrier ou chute dans une crevasse, coup de chaleur, morsure de vipĂšre (la vipĂšre est un animal placide qui ne mord pas inutilement, mais un chien en pleine recherche peut marcher sur un serpent cachĂ© dans les herbes), et autres joyeusetĂ©s. Quand l’estive se trouve Ă  deux heures Ă  pied de la premiĂšre route carrossable, l’issue peut ĂȘtre dramatique. Ayant moi-mĂȘme perdu un petit chien en alpage il y a huit ans, je sais Ă  quel point la montagne peut ĂȘtre impitoyable pour nos compagnons et collĂšgues de travail canins. Il est impĂ©ratif d’en avoir conscience, afin de ne pas partir Ă  la lĂ©gĂšre. Savoir faire des injections ou des sutures peut aussi permettre de sauver un chien blessĂ© perchĂ© Ă  2500m d’altitude, loin de tout cabinet vĂ©tĂ©rinaire, au moins le temps de pouvoir le redescendre.


👉 Le choix de son chien de conduite :


Concernant le choix de son chien de conduite, l’idĂ©al est d’y rĂ©flĂ©chir en amont : personnellement, j’adore travailler avec mes borders, mais le choix de cette race n’est pas toujours le plus judicieux. Il peut ĂȘtre fatiguant de toujours devoir garder Ă  l’Ɠil un border avec Ă©normĂ©ment d’instinct : certains sont littĂ©ralement aimantĂ©s par le troupeau, et ont du mal Ă  lĂącher prise et Ă  simplement se contenter de suivre. Certains borders peuvent aussi manquer de puissance sur de gros troupeaux. Bien sĂ»r, ils sont capables de faire un excellent travail, et si vous suivez cette page, vous savez combien j’aime travailler avec eux. Mais, pour un berger ou une bergĂšre qui souhaite travailler rĂ©guliĂšrement en estive sur de gros troupeaux, sans devoir gĂ©rer un chien obsessionnel qui veut aller aux brebis en permanence, le choix d’un chien continental peut ĂȘtre pertinent : le berger de Crau, le Beauceron, le berger des PyrĂ©nĂ©es (si l’on choisit des lignĂ©es de travail, Ă©videmment) sont des races sĂ©lectionnĂ©es pour travailler sur de gros lots d’animaux sans se dĂ©monter, et qui sont capables de « dĂ©crocher » plus facilement que beaucoup de borders.


Rappelons que le border collie n’est pas un chien sĂ©lectionnĂ© pour la garde en montagne : initialement, son rĂŽle Ă©tait d’aller rassembler des troupeaux ovins laissĂ©s libres dans les collines Ă©cossaises. Au Royaume-Uni, le loup a Ă©tĂ© Ă©radiquĂ© il y a bien longtemps et les troupeaux ne sont pas gardĂ©s par des bergers. Le border a donc un rĂŽle ponctuel, il n’est pas toujours le meilleur candidat pour des estives de quatre mois nĂ©cessitant des chiens particuliĂšrement robustes et sachant s’économiser pour tenir sur la durĂ©e.


Enfin, beaucoup de bergers et bergĂšres ont des bĂątards issus de races bergĂšres : cela peut donner de trĂšs bons chiens, mais c’est aussi un peu la loterie. Attention, je vois beaucoup de croisements de borders et de Patous : ces deux races n’ont pas du tout les mĂȘmes patrons-moteurs, le border Ă©tant un chien de conduite et le Patou un chien de protection. C’est un croisement risquĂ© pour qui a besoin d’un chien de conduite efficace. Sauf exception, il est illusoire de penser qu’un chiot issu de ce croisement sera capable de conduire le troupeau ET de le protĂ©ger contre le loup ou l’ours. Il s’agit de deux rĂŽles bien distincts.


Pour conclure, il n’existe pas de chien de conduite parfait. Chaque estive est diffĂ©rente, chaque troupeau est diffĂ©rent, et le mode de garde le sera donc forcĂ©ment aussi. Un chien peut ĂȘtre excellent sur un alpage et inefficace sur un autre, pour peu que les bĂȘtes se laissent mener moins facilement, que le troupeau soit de taille diffĂ©rente ou que le terrain ne lui convienne pas. Ce n’est pas parce que votre chien n’est pas trĂšs efficace sur un alpage qu’il ne sera pas bon sur un autre : il n’a peut-ĂȘtre pas encore trouvĂ© l’estive qui lui convient.


Elsa Weiss / Cynopolis Formations

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