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Le collier électrique, ou l’illusion du résultat

Cette fois, ça y est, Médor a dépassé les bornes : à chaque promenade, il vous fait tourner en bourrique, court derrière les joggeurs, s'éloigne dès qu'il voit un chien, et ne revient qu'au bout du dixième rappel. Vous en avez plus qu'assez. Vous voilà de retour vers la voiture fulminant de rage, Toutou pendu au bout de la laisse que vous avez tant peiné à lui remettre, et bien décidé à prendre le taureau par les cornes, ou en tout cas le toutou par les oreilles. Cette fois, les 50 euros sournoisement débités sur votre compte en début d'année par Amazon Prime vous seront utiles : vous allez commander un collier électrique.


Argh. Vous voilà malheureusement sur la mauvaise voie, cher propriétaire de chien. Je me doute que vous n'envisagez pas cet achat de gaité de cœur, mais sachez que, si le collier électrique n'est pas réellement efficace pour traiter un problème (je vais vous expliquer pourquoi), il est de surcroît très souvent responsable de l'apparition de comportements bien pires que celui qu'on voulait voir disparaître à l'origine.


Mettons-nous quelques instants dans la tête d'un chien : imaginons que je suis un jeune canidé à la découverte du monde et avide de nouvelles rencontres (je suis un retriever de la Nouvelle-Écosse, tiens, j'ai envie d'être une race rare, aujourd'hui. Déjà que je m'appelle Médor, alors si en plus je suis le chien de Monsieur Tout-le-monde...). Je me balade en liberté avec mon maître​ et j'aperçois une silhouette canine à l'horizon. Sûrement un nouveau copain potentiel ! Ni une, ni deux, je fonce, ignorant les rappels répétés de mon humain dans mon dos. Je l'aime énormément, mon deux-pattes, mais je le vois plusieurs heures par jour alors que ce nouveau chien, ses odeurs sont inédites et je ne peux pas m'empêcher d'aller lui accorder une petite "reniflette". Surtout que le ton sur lequel mon compagnon humain me rappelle ne me donne pas très envie de revenir.


Le lendemain, mon maître m'emmène de nouveau en balade (il est gentil, mon maître !) et détache ma laisse à l'endroit habituel. Heureux, je gambade autour de lui et renifle le bas des arbres pour prendre connaissance des news du quartier. En levant la tête, j'aperçois au loin un setter qui s'amuse à la balle avec son deux-pattes. Chouette ! Je fonce tête baissée, ignorant encore une fois les rappels de mon humain et le​ "bip" émis par le drôle de collier qu'il a attaché autour de mon cou avant la promenade. Erreur fatale. Une douleur fulgurante, comme la piqûre de mille guêpes réunies, me transperce le cou. Je hurle de douleur, je me fige. Qu'est-ce que c'était ? Ne sachant que faire, je retourne vers mon maître pour trouver du réconfort, la queue entre les pattes.


Le surlendemain, nous retournons nous promener, et, tandis que je m'apprêtais à aller saluer le doyen du quartier, un vieux corgi (on aime les races rares, par chez nous), je suis alerté par un nouveau "bip" et frappé de la même douleur fulgurante dans le cou. Encore une fois, je retourne vers mon humain, la tête basse. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. J'ai eu si mal et si peur que j'en ai la nausée. Mon maître me caresse la tête. Il est fier de moi. Pourquoi ?


Trois jours plus tard. Je me promène près de mon maître au même endroit, mais je n'ose plus m'éloigner. Un coureur passe, je n'ai même plus envie de gambader derrière lui. Au passage, sa montre émet un "bip". Je sursaute et me crispe. Pas de douleur : c'est incompréhensible. Mon humain semble soulagé que je reste près de lui. Je le sens détendu. Moi, je ne comprends plus rien à rien et j'ai envie de rentrer à la maison. Au détour d'un chemin, nous croisons le vieux corgi qui se promène en laisse avec sa maîtresse. Le souvenir de la douleur que j'ai éprouvée la veille quand j'ai voulu courir vers lui me saisit brutalement : sans avertissement, je bondis sur lui tous crocs dehors. Je l'attrape à la nuque et le mord violemment, fou de rage.


Le temps où je m'éloignais de mon maître en ignorant ses directives est révolu. Désormais, je reste toujours près de lui. De toute façon, je n'ai pas le choix : mon humain ne me détache plus. Parce que, quand j'aperçois un chien, mes muscles se contractent dans l'attente de l'éprouvante douleur. Ce sont les chiens qui la provoquent, j'en suis sûr. Et comme la meilleure défense est l'attaque, je vous laisse deviner la suite...


Bref, il n'est pas nécessaire d'avoir fait de longues études pour comprendre la morale de l'histoire. Ce que je cherche à vous faire comprendre, c'est que non seulement le collier électrique (ou électrostatique, ou "d'éducation", les fabricants peuvent bien l'appeler comme ils le veulent) provoque une douleur intense chez le chien, mais en plus, il est rare que la victime comprenne exactement ce à quoi​ est associée la sanction. La plupart du temps, l'illusion de résultat que donne le collier électrique vient du fait que le chien, incapable de comprendre d'où vient la douleur ni pourquoi elle survient, s'inhibe et ne propose plus aucun comportement. Le maître a alors l'impression que l'animal s'est assagi.


Malheureusement, les dégâts ne s'arrêtent pas là : à cause d'une mauvaise association, il n'est pas rare de voir des chiens devenir agressifs envers leurs congénères ou produire d'autres comportements indésirables qui apparaissent peu à peu. Ces chiens deviennent anxieux, ils peuvent développer des TOC ou présenter des comportements d'auto-apaisement comme du léchage intensif. Si c'est le cas du vôtre, sachez qu'il est dans un état de détresse psychologique intense et que les dégâts sur son psychisme sont peut-être déjà irréversibles.


Si Médor vous exaspère quotidiennement, s'il ne vous écoute pas, qu'il vous paraît n'en faire qu'à sa tête et que vos promenades sont un calvaire, je vous conseille de prendre contact avec un professionnel de votre région pour vous aider à améliorer la relation que vous entretenez avec votre compagnon. N'optez pas pour des outils extrêmes : vous risqueriez d'infliger de graves blessures physiques (vu en cours sur un patou des Pyrénées brûlé au cou) et psychologiques à votre animal. Le chien et l'Homme se côtoient depuis plus de 30000 ans, et le collier électrique ne s'est réellement démocratisé que depuis une dizaine d'années. Durant les 29990 années précédentes, il a bien fallu mettre en pratique d'autres méthodes d'éducation canine​.


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Elsa Weiss / Cynopolis

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