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Mets-toi à ma place, humain...

Il arrive souvent, humain, que tu me prêtes des intentions qui n’appartiennent qu’à ton espèce. Tu penses que je ronge les pieds de la table pour me venger parce que tu m’as laissé seul ; tu crois que je culpabilise parce que j’ai fait pipi dans le salon ; tu imagines que je ne reviens pas quand tu m’appelles pour le simple plaisir de te contrarier. Je te propose, humain, que nous nous essayions à un jeu : et si, aujourd’hui, tu mettais de côté tes idées reçues, et que tu te mettais vraiment dans la tête d’un chien ?


Alors c’est vrai, il arrive que je détruise. Que je réduise en charpie les coussins du salon, ou que je transforme le jardin en champ de mines. Le matin, tu me jettes pourtant un regard envieux, quand tu t’absentes pour aller travailler alors que je suis vautré sur mon coussin. Toi, tu adores ces dimanches passés sur ton canapé, à regarder cette boîte à images qui semble tant fasciner ceux de ton espèce. Tu commentes les images, tu ris. Tu t’interromps pour faire le ménage, préparer ton repas. Voilà ce qui me manque : même quand tu es à la maison, tu as des choses à faire. Moi, je m’ennuie, cinq jours sur sept. Le soir, tu es trop fatigué pour me promener, alors tu m’envoies dans le jardin. Je le connais par cœur, et je ne m’y amuse pas. Le lendemain, j’ai accumulé encore plus d’énergie. Alors je l’évacue, à ma façon. Tu ne comprends pas pourquoi je ruine ta demeure ? Essaie de passer une seule journée sans aucune occupation. Tu te découvriras une passion pour les trous dans le sol !


J’ai remarqué, humain, que tu n’aimais pas que j’envoie paître un congénère un peu trop envahissant. Quand je grogne parce qu’un autre chien me fonce dessus, même avec les meilleures intentions du monde, tu te fâches. Il y a pourtant des moments où j’ai simplement envie de faire ma promenade tranquille. Et puis, je suis à cheval sur la politesse ! Ne réagis-tu pas comme moi, lorsque que tu évites soigneusement de croiser ce voisin un peu trop bavard au moment de sortir la poubelle ?


Puisqu’on parle de la promenade, s’il te plaît, n’exige pas de moi que je marche constamment à tes pieds et à ton rythme. Naturellement, un chien ne marche pas, il trotte ! Marcher en laisse courte, c’est un supplice. Je sais que tu peux me comprendre : quand tu aides ta grand-mère à aller faire ses courses, tu dois t’adapter à son rythme. Tu as beau l’aimer, supporterais-tu de devoir suivre son allure à chaque sortie, tous les jours de ton existence ? N’aurais-tu pas envie de marcher un peu au rythme qui est le tien ?


S’il te plaît, ne me force pas non plus à accepter les caresses de la part de parfaits inconnus. Quand tes amis viennent à la maison, demande-leur de me laisser tranquille quand je suis dans mon panier. Avant de pincer la main de ton amie, celle qui aime tant les animaux, je l’avais pourtant prévenue plusieurs fois de me laisser en paix. Tu ne peux pas m’en vouloir : si une personne inconnue entrait dans ta chambre et insistait pour te caresser les cheveux, ne serais-tu pas terrifié ?


Enfin, cesse donc de craindre que la nourriture me rende agressif. Il est inutile que tu mettes ta main dans ma ration pour que je m’habitue à sa présence. Je ne suis pas un être sanguinaire prêt à tuer tout ce qui s’approche de mon repas. Laisse-moi me restaurer en toute tranquillité ; ainsi, je ne te considérerai pas comme un être importun, et je n’apprendrai pas à me méfier de toi. Le jour où tu auras besoin de reprendre ma gamelle (mais ce jour arrivera-t-il vraiment ?), je te regarderai simplement avec une vague surprise. Apprécie-tu, toi, que j’approche ma truffe de ton repas lorsque tu manges ?


Je pourrais te citer mille autres exemples de ce genre. Mille exemples qui ont mis bien d’autres chiens dans l’inconfort, ou les ont poussés dans leurs retranchements, au point parfois de les contraindre à l’auto-défense. Combien de chiens se sont vu accuser d’être devenus « agressifs », alors qu’ils subissaient frustrations, incompréhensions et manque de prise en compte de leurs signaux de détresse ? Rester sur ses a priori est à la portée de tous, mais apprendre à mieux comprendre l’animal qui partage sa vie l’est aussi. Je pense, humain, que le « meilleur ami de l’Homme » mérite bien ce petit effort de ta part.


Elsa Weiss / Cynopolis

© Tous droits réservés - 2021



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