top of page

La meilleure éducation, c’est celle qu’on s’épargne…

Quand on est éducateur canin, on est souvent amené à se poser la question suivante : pourquoi vouloir à tout prix « éduquer » un chien à faire quelque chose, quand on peut s’épargner la situation qui provoque chez lui un comportement que l’on juge indésirable ?


Par exemple, pourquoi vouloir à tout prix apprendre à son compagnon à passer calmement devant chez le voisin, où il est accueilli avec virulence par un gros toutou qui, à juste titre (il est chez lui), l’accueille en se jetant sur le portail tous crocs dehors ? Cette situation cause un stress énorme au chien promené, à son propriétaire, et au chien qui se trouve dans son propre jardin, alors même qu’elle pourrait être évitée en traversant simplement la rue pour prendre de la distance et apaiser tous les protagonistes.


Un autre exemple : mon chiot Sirius a bientôt six mois (oui, déjà !). Comme tout chiot normalement constitué, il mordillait beaucoup lors de ses premiers mois. Il m’était difficile de faire trois pas dans le jardin sans avoir un petit requin accroché à mes baskets. Bien sûr, j’essayais de ne pas renforcer ce comportement et j’ignorais mon chiot chaque fois qu’il me mordillait. Parfois, j’interrompais totalement le contact et je cessais de m’intéresser à lui s’il mordillait trop fort afin de lui apprendre à doser la force de sa mâchoire, ou bien je procédais à un échange : ma pauvre main mordillée contre un jouet, ce qui fonctionnait à merveille. Mais je ne me suis jamais fâchée contre lui : tout simplement parce que, pour un chiot, comme pour un bébé humain d’ailleurs, le monde se « goûte », et tout prendre en bouche est parfaitement normal. Ce comportement disparaît généralement vers quatre ou cinq mois, parfois un peu après, mais un chiot traverse toujours une période d’exploration orale qui peut être ennuyeuse pour l’humain, mais qui est totalement naturelle pour l’animal. Pourquoi donc s’acharner à interdire à un chiot de mordiller (alors que cela fait partie de son éthogramme), alors qu’il suffit d’être patient pour voir ce comportement disparaître de lui-même, que cela risque d’entacher la relation avec son chien qui sera d’emblée conflictuelle, et qu’on peut procéder tout autrement ? Aujourd’hui, Sirius ne mordille plus. Il fallait seulement que jeunesse se passe. Ça valait la peine d’être patient.


Allez, encore un petit exemple pour que vous compreniez bien où je veux en venir. Mon Border de huit ans, Indiana, est un chien très émotif avec un passé compliqué. Je l’ai recueilli parce qu’il mordait quand il ressentait une émotion négative et que ses maîtres n’étaient plus en confiance avec lui. Je n’ai jamais envisagé de le métamorphoser. Il restera toujours un chien délicat, qui n’accepte pas le contact des personnes étrangères à son foyer. Par précaution, je le musèle dans les lieux fréquentés. Quand je reçois du monde à la maison, je ne le mets pas en contact avec les personnes reçues. Je pourrais le faire, je pourrais m’entêter à lui faire accepter une situation qui ne le met pas à l’aise, mais pourquoi donc ? Il y a vingt ans, à l’époque où j’ai eu mon premier chien, on ne se posait pas ce genre de question. Notre Jules n’était pas à l’aise avec les humains inconnus. Alors, quand nous recevions des invités, il passait la journée dans le jardin ou au garage. Sa journée était entrecoupée de sorties, bien sûr, mais nous ne le forcions pas au contact, par sécurité pour les personnes reçues, et aussi par souci du confort de l’animal. Au moins, nous ne l’avons pas abandonné « parce qu’il pinçait », ou « parce qu’il grognait sur les gens », comme on le voit bien trop souvent aujourd’hui. Alors même qu’il suffirait d’éviter de confiner son animal dans un salon bondé de monde pour que, magie, on ne rencontre plus aucun souci. Bien souvent, le chien préfèrera rester dans le jardin à ronger un os, plutôt que d’être caressé à longueur de temps et d’entendre brailler toute la journée (on braille tous un peu, quand on reçoit du monde…).


Cela ne veut absolument pas dire qu’il faille cesser d’enseigner des choses à nos chiens. Au contraire, les chiens sont généralement avides d’apprendre, pour peu qu’on les y motive. Mais la plupart des problèmes rencontrés quand on est éducateur canin, c’est une trop grande exigence de la part des propriétaires, alliée à un manque de prise en compte des besoins de l’animal. Il en résulte des relations inévitablement conflictuelles. Il ne sert à rien de mettre son compagnon dans des situations volontairement compliquées pour lui apprendre à les gérer : l’habituation est rarement une méthode qui fonctionne quand on travaille avec un chien. Avoir un chien bien dans ses pattes, avec lequel on mène une relation saine, c’est avant tout (et j’insiste là-dessus !) COMBLER SES BESOINS, mais c’est aussi aménager son environnement pour s’éviter des situations de conflit inutiles. Votre chien est gourmand et fouille la poubelle ? Mettez-la dans un endroit inaccessible pour lui. Il vole sur la table basse ? Apprenez à la débarrasser. Il mange vos pieds de chaise ? Proposez-lui du bois à ronger. Il grignote du crottin de cheval ? Cela vous paraît dégoûtant, mais pour un chien, il n’y a rien de plus normal. Il déteste croiser le chien du voisin en promenade ? Promenez-le dix minutes plus tard pour éviter la rencontre. Il se couche à côté de son panier ? Peu importe, tant qu’il n’ennuie personne.


Les exemples de ce type sont innombrables. Pensez-y chaque fois que vous vous sentirez en situation de conflit avec votre chien. Si vous pouvez éviter cette situation à l’avenir, faites-le ! Sachez aussi que plus vous répéterez « Non, Sacha », « Laisse ça, Sacha », « Pas toucher, Sacha », moins vos injonctions auront d’impact sur votre chien. L’éducation d’un chien consiste en des besoins comblés (j’aime bien radoter), l’aménagement de son environnement de façon à lui (et à vous) épargner des situations de conflit inutiles, et, enfin, la petite cerise sur le gâteau, l’apprentissage de nouveaux comportements (attends, reviens, stop, laisse, etc.). Pensez toujours à faire les choses dans cet ordre, soyez un bon guide qui ne tend pas de mauvais traquenards à son chien au risque de perdre toute sa confiance, et vous gagnerez énormément en qualité de vie. Cessez d’exiger tout et n’importe quoi de la part de votre compagnon. À vouloir tout gagner, on peut tout perdre.


Elsa Weiss / Cynopolis

© Tous droits réservés - 2021



41 vues0 commentaire

Comments


bottom of page